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Par Jean-Bernard Pannekoecke, maire de La Broque

Ce dimanche 13 octobre, le maire de La Broque et de nombreuses personnalités inauguraient la stèle commémorative du camp dit «de Schirmeck», situé en réalité à La Broque.
Un grand moment d’émotion, partagé par d’anciens internés, leurs familles et aussi, des jeunes pour lesquels cette douloureuse mémoire doit faire aussi écho à des événements présents : se rappeler, c’est aussi vouloir bâtir un monde et un avenir plus humains…

A noter que la cérémonie s’est poursuivie à la salle polyvalente par une présentation-dédicace de Jean-Laurent Vonau, auteur du livre Le «Sicherungslager Vorbrück-Schirmeck», suivie d’une réception.

Nous avons choisi de retranscrire ici l’intégralité du discours du maire à l’occasion de cette inauguration.

«C’est avec beaucoup d’émotion, partagée par vous tous ici réunis, que j’ouvre cette cérémonie.
J’ai conscience de la responsabilité qui m’incombe aujourd’hui de parler au nom de ceux qui ont œuvré à la réalisation de cette Stèle mémorielle.

Quand les derniers témoins se taisent, est venu le temps d’inscrire les faits dans l’Histoire, pour ne pas oublier, pour éveiller à la vigilance, pour réaffirmer notre attachement aux valeurs qui fondent la démocratie.

Rappelons-nous… Ici à La Broque

Le camp de sûreté dit « Sicherungslager Vorbrück-Schirmeck », 1er camp installé par les autorités Nazies en Alsace en juillet 1940, a fonctionné durant toute la période d’annexion jusqu’en novembre 1944.
Destiné au redressement des alsaciens-mosellans récalcitrants à la nazification, c’est près de 15.000 femmes et hommes qui y ont subi, brimades, humiliations et atroces souffrances entraînant quelquefois la mort.

Parfois confondu avec le proche camp de Natzweiler-Struthof, “l’enfer de Schirmeck“ reste dans la mémoire collective de nombreux alsaciens comme un héritage douloureux.

Les traces de ce passé ne sont aujourd’hui quasiment plus visibles.
Seul le nom de la “Rue du Souvenir“ l’évoque encore pudiquement.

Après la guerre, le besoin Ô combien humain, de panser les blessures et la volonté de regarder vers l’avant ont conduit, de manière parfois hâtive, à faire table rase du passé en réaffectant ces lieux de triste mémoire.
C’est ainsi que l’ancien camp a été démantelé pour faire place aux premières constructions civiles dès les années cinquante et depuis 1972 à un lotissement de maisons individuelles.

Un ouvrage documenté sur “le camp oublié en Alsace“ réalisé par Jean Laurent VONAU en 2017 a réanimé le débat quant à l’importance d’identifier ces lieux et ce passé.

La Commune de La Broque, consciente de sa responsabilité, au moment où les démons du communautarisme et de la xénophobie refont surface, où les tentations de replis identitaires et religieux réapparaissent ici et là, a décidé d’ériger sur les lieux un mobilier mémoriel qui témoigne de la souffrance endurée et des atrocités perpétrées en ces lieux au nom d’une idéologie totalitaire.

Elle est consciente que le sujet la dépasse largement mais a compris que le camp dit “de Schirmeck“ appartient à la mémoire collective des Alsaciens-Mosellans comme un traumatisme singulier aussi mal, voire encore plus mal connu et compris, que celui des “malgré nous“.

Le but n’est en aucun cas de porter un jugement sur le passé ou sur ce qui aurait dû être fait ou pas,
plus tôt,
mieux ou autrement…
mais simplement et modestement de montrer que la collectivité et la société civile reconnaissent les souffrances subies ici et le prix payé par des citoyens au nom de leur idéal de liberté et de démocratie.

La demande initiale de la Commune de La Broque consistait à mettre en place in situ une stèle à la mémoire des personnes qui ont transité, souffert et pour certaines, péris dans le camp nazi de Vorbrück.

Le projet devait être placé devant le bâtiment de l’ancienne Kommandantur encore existant, devenu maison privée d’habitation.
Seule une plaque placée sur cette dernière rappelle l’histoire tragique qui s’est déroulée en ces lieux.

Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer ce qui a pu se passer ici.

Toutefois, aussi légitime soit le souvenir et nécessaire le devoir de mémoire, ce passé douloureux est lourd à porter pour les habitants qui résident ici.

Malgré le difficile exercice, la Commune,
avec l’aide précieuse de Jean Claude GOEPP notre architecte,
sous l’impulsion des associations patriotiques,
du Souvenir Français particulièrement attaché à ce projet,
du Département, représenté par son Président Fréderic BIERRY,
a souhaité rendre un hommage visible, sobre mais explicite à ces victimes de la barbarie.
La demande portait dès lors sur un élément commémoratif associé à un outil explicite de l’importance du site qui renvoie également vers le mémorial d’Alsace-Moselle proche.

Partant d’éléments historiques récemment retracés dans l’ouvrage écrit par Jean-Laurent VONAU, nous avons rassemblé les temps forts, les particularités et le quotidien des personnes internées.
Il en ressort une image qui se reflète dans la forme et dans le dessin du monument.

Vous allez pouvoir, vous en rendre compte dans quelques minutes.

  • Le premier référent concerne globalement tous les camps :
    Il évoque la concentration, la promiscuité, la masse, l’écrasement, la perte d’identité.
    Dans le projet, cela s’apparente à un jeu de quilles, où seules les boules en forme de tête diffèrent légèrement les unes des autres.
  • Le second référent se mêle au premier et fait allusion aux crânes rasés, à la maigreur et ici plus particulièrement au lavage de cerveau, ce qui rappelle la notion d’anonymat déjà évoquée dans le premier, mais on l’amplifie en reproduisant des troncs identiques de section carré assemblé en rangs serrés comme sur un échiquier.
  • Le troisième et dernier référent rappelle plus précisément ce camp où le travail de force journalier cassait les corps et les esprits.

L’engin qui servait à compacter les routes et chemins, encore existant et exposé actuellement à proximité du camp du Struthof, est un sinistre témoin de la dureté du travail des prisonniers, d’un travail qui fait plier, d’un système qui écrase.
Ici, sa structure est reprise sous forme de plateau qui se plie sous la pression, ou encore la compression.
Autant le plateau se plie, autant il peut faire plier.

En résumé, l’ensemble peut symboliquement représenter la scène des prisonniers tirant ce rouleau compresseur sous le poids d’un système opprimant qui écrase l’individu.
A l’image d’un jeu de quilles, lesquelles devront tomber tôt ou tard…

La stèle commémorative, ne suffit à comprendre le site et son histoire :

Un plan en relief coiffe le plateau, indiquant également où se situe la stèle par rapport au camp.
On mesurera ainsi l’ampleur du camp, le nombre de bâtiments, l’organisation et par le biais de l’utilisation d’un matériau différent, les vestiges encore in situ.

Un texte synthétique, inscrit en français et en allemand, renvoie au mémorial d’Alsace-Moselle.

Un autre texte qui rend hommage aux victimes, prend place à l’avant de l’ouvrage sur la face verticale visible depuis la voie d’accès.

L’ensemble est réalisé en acier Corten, un acier que l’oxydation forcée protège.
La rouille symbolisant le temps qui passe et en même temps la mémoire de ce qui s’est passé ici qui doit rester inaltérable

Avant de terminer mon propos, je souhaite remercier les nombreuses personnes qui ont participé à l’élaboration et à la réalisation de ce projet, et plus particulièrement :
Mon conseil municipal / Christiane CUNY et le personnel communal
Anne-Catherine OSTERTAG et Diana POPOVA de l’office du tourisme
Les membres du comité de pilotage, Jean-Laurent VONAU, Alphonse TROESTLER, Sabine BIERRY…
Jean-Claude GOEPP architecte et les entreprises ESCA STEEL de Hindisheim (stèle) et SPIESS de Benfeld (amgt ext),
Les financeurs : le programme européen LEADER, le Département, la COMCOM, le Souvenir Français.

  • Alfred STEINER, propriétaire de la maison “ancienne kommandatur“

Mesdames Messieurs,

« Si l’écho de leur voix faiblit, nous périrons. » Paul Eluard

La peur, le froid, la violence, la haine ont été leur lot.
Ils ont enduré tant de fléaux que leur souffrance doit être un symbole pour l’humanité, pour nous éviter de sombrer à nouveau.
Mais le sang coule et le temps l’assèche.
Les larmes tracent des sillons que les années comblent.

Sachons toujours garder de leurs souffrances le message issu de la nuit concentrationnaire, celui du combat contre l’obscurantisme et ses récurrences.
Le rejet et la haine de l’autre conduisent vers un odieux précipice.
Eclairés par le combat glorieux de nos aînés, faisons que leur sacrifice ne soit pas vain…

Nous avons donc un double devoir :
Commémorer pour honorer,
Commémorer pour protéger.
C’est la leçon que nous devons tirer du vécu de ces femmes, de ces hommes, de tout âge, de toutes croyances.

Aussi, pour que l’Histoire des camps puisse retentir à travers toutes les générations, comme un sinistre signal d’alarme, il nous appartient donc de la perpétuer.
Il nous faut rappeler les actes et les mots,
il nous faut écouter, entendre et révéler, en les sublimant, les témoignages de nos anciens et de leur descendance.

C’est tout le sens de mon propos, garder vivante la voix des victimes des camps, en conserver le souvenir pour que les générations futures entonnent un message de paix à l’unisson.

Transmettre pour lutter contre l’oubli, transmettre pour préserver notre civilisation car comme l’a dit André Malraux :
« La vraie barbarie c’est Dachau. La vraie civilisation, c’est la part de l’Homme que les camps ont voulu détruire. »

Je vous remercie.»